I. La forme de la stratégie
Les chiffres racontent la première moitié de l'histoire. Le commerce de la Turquie avec l'Afrique, d'environ 4,3 milliards de dollars en 2002, a dépassé 37 milliards en 2024, Ankara visant 40 milliards pour 2025.[1][2] Les entreprises turques ont réalisé pour quelque 100 milliards de dollars de chantiers sur le continent.[3] Le déploiement diplomatique épouse le déploiement commercial : les ambassades turques en Afrique sont passées de douze en 2002 à quarante-quatre, et le nombre d'ambassades africaines à Ankara de dix en 2018 à environ trente-sept.[4][5] Ce n'est pas de l'opportunisme. C'est un projet soutenu, étalé sur vingt ans, et il a une doctrine : la présence d'abord, les conditions jamais.
Ce qui distingue l'approche turque de l'européenne, c'est l'absence de la leçon de gouvernance. Ankara vend, construit et forme sans attacher d'exigences sur la démocratie ou les droits humains, cette qualité même qui la rend attrayante aux gouvernements issus de coups d'État au Sahel et inquiétante pour ses alliés de l'OTAN. Les instruments sont quatre : commerce, soft power, armement, bases. Pris séparément, ils paraissent modestes. Pris ensemble, ils forment la stratégie d'influence extérieure la plus intégrée du continent.
II. Soft power : la compagnie, l'agence, la mosquée et l'école
Avant les drones est venue l'infrastructure quotidienne de la présence. Turkish Airlines dessert des dizaines de destinations africaines (le chiffre couramment avancé est de soixante ou plus), l'un des réseaux africains les plus étendus de tout transporteur non africain, faisant d'Istanbul un carrefour du voyage et du commerce africains.[6] L'agence de développement TİKA, qui ouvre son premier bureau africain en 2005, gère aujourd'hui quelque vingt-deux bureaux sur le continent et déclare y avoir mené 1 884 projets sur une période récente de cinq ans.[7]
La foi et l'éducation en sont les couches plus profondes. La Direction des affaires religieuses turque, le Diyanet, a financé la mosquée Abdülhamid II à Djibouti, inaugurée en novembre 2019 et présentée comme la plus grande d'Afrique de l'Est.[8] Après la tentative de coup d'État de 2016, Ankara crée la Fondation Maarif pour reprendre les écoles liées au mouvement Gülen, qu'elle qualifie d'organisation terroriste, acquérant d'abord 118 établissements dans seize pays africains et opérant aujourd'hui dans environ vingt-cinq, une trentaine d'États africains ayant transféré ou fermé des institutions Gülen à la demande d'Ankara.[9] Ces chiffres proviennent largement de sources d'État turques et doivent se lire à cette aune, mais la direction ne fait pas de doute : la Turquie a bâti une empreinte civile qui précède et soutient de longue date son empreinte militaire.
Le génie d'Ankara fut d'arriver en bâtisseur et en croyant avant d'arriver en marchand d'armes. Quand les armes sont venues, les relations étaient déjà là.
III. Le drone qui a changé le marché
L'exportation turque la plus lourde de conséquences vers l'Afrique est le Bayraktar TB2, drone armé construit par Baykar, la firme dirigée par le gendre du président Erdoğan, Selçuk Bayraktar. Son attrait est d'une simplicité brutale : à un coût unitaire couramment situé à quelques millions de dollars, il offre une fraction de la capacité d'un drone occidental pour une fraction du prix, sans aucune des conditions d'exportation.[10] Cette combinaison a remodelé le marché africain.
La preuve par l'exemple est venue d'Éthiopie. Addis-Abeba commande des TB2 en août 2021 et les emploie, à partir de la fin de cette année-là, pour stopper l'avancée tigréenne sur la capitale, un renversement de champ de bataille largement attribué, en partie, aux drones, turcs et autres.[11] Les commandes ont suivi. Le Maroc contracte treize TB2 armés en 2021 et convient, en décembre 2024, d'une production locale ; le Niger en reçoit au moins six avant 2022 ; le Mali se constitue l'une des plus grandes flottes du continent ; le Togo, le Nigeria, le Burkina Faso et d'autres rejoignent la liste des clients.[12][13][14] En 2024, dix-huit États africains environ opéraient des drones turcs.[15] Le tableau d'ensemble est saisi par le SIPRI : la part de la Turquie dans les exportations mondiales d'armes a augmenté de 103 % entre 2015-2019 et 2020-2024, et sur cette dernière période la Turquie fut le troisième fournisseur d'armes de l'Afrique de l'Ouest, à égalité avec la Russie, et le quatrième de l'Afrique subsaharienne.[16]
Les totaux de commerce, d'ambassades, d'écoles et de projets de cette note proviennent pour une bonne part de sources d'État ou alignées sur l'État turc (ministère du Commerce, TİKA, Diyanet, Fondation Maarif, agence Anadolu), parce que ce sont les organismes qui les publient. Ils renseignent sur ce que la Turquie revendique et vise ; ce ne sont pas des audits indépendants, et la note le signale. Là où un cadrage neutre importe (parts d'exportation d'armes, effets sur le terrain, allégations de mercenaires), la note s'appuie sur le SIPRI, l'ECFR, l'Atlantic Council, Al Jazeera et des sources affiliées à l'ONU. Les éléments contestés (termes d'accords pétroliers, nombres de mercenaires) sont signalés comme tels.
IV. La Libye : l'intervention qui a annoncé la stratégie
Si les drones ont remodelé le marché, la Libye a annoncé qu'Ankara se battrait. Fin novembre 2019, la Turquie signe deux mémorandums avec le Gouvernement d'accord national libyen, basé à Tripoli, l'un délimitant une frontière maritime en Méditerranée orientale, l'autre de coopération militaire.[17] Le 2 janvier 2020, le Parlement turc autorise l'intervention, et les drones, défenses aériennes et conseillers turcs, aux côtés de combattants syriens transportés, aident le GNA à repousser les forces de Khalifa Haftar hors du nord-ouest libyen, reprenant les abords de Tripoli et le bastion de Tarhouna en juin 2020.[18] Le déploiement de l'Armée nationale syrienne est le versant le plus sombre du registre : l'Observatoire syrien des droits de l'homme a estimé à quelque 18 000 le nombre de combattants envoyés, chiffre largement repris mais d'origine militante et non vérifiable de façon indépendante.[19]
La Libye a compté au-delà de la Libye. Elle a démontré que la Turquie convertirait sa présence commerciale et diplomatique en effet militaire décisif lorsque ses intérêts (ici, les droits gaziers de Méditerranée orientale et un Tripoli ami) seraient en jeu. Tout gouvernement africain ayant depuis signé un accord de défense turc l'a fait en sachant ce qu'Ankara est disposée à faire.
V. La Corne : base, marine et le fauteuil du médiateur
La relation turco-somalienne est la stratégie en miniature. Le camp TURKSOM, ouvert à Mogadiscio le 30 septembre 2017, est la plus grande base militaire turque à l'étranger ; il forme les unités de commando somaliennes « Gorgor », aurait coûté environ 50 millions de dollars et fut bâti pour former des milliers de soldats somaliens.[20][21] En février 2024, les deux États signent un cadre de défense et d'économie au titre duquel la Turquie aidera à bâtir et à protéger une marine somalienne le long de l'un des plus longs littoraux d'Afrique, et un accord énergétique de mars 2024 envoie le navire d'exploration turc Oruç Reis dans les eaux somaliennes.[22][23] Les informations sur les termes pétroliers, dont un document fuité qui accorderait à la Turquie jusqu'à 90 % de la production au titre du recouvrement des coûts, ne sont pas confirmées et doivent être tenues pour contestées.[24]
Le geste le plus frappant fut diplomatique. Le 11 décembre 2024, Erdoğan reçoit à Ankara le président somalien et le Premier ministre éthiopien et négocie la Déclaration d'Ankara, désamorçant la crise déclenchée par le mémorandum de janvier 2024 entre l'Éthiopie et le Somaliland, en engageant les parties à respecter la souveraineté somalienne tout en garantissant à l'Éthiopie un accès maritime « fiable, sûr et durable » sous autorité somalienne.[25][26] Une puissance capable de vendre les drones, de former l'armée, d'explorer le pétrole, puis de médier le différend le plus dangereux de la région, opère à un autre niveau qu'un simple exportateur d'armes.
VI. Le Sahel : combler le même vide, à d'autres conditions
Là où la Russie est entrée dans le Sahel post-occidental en protecteur-contre-ressources, la Turquie est entrée en fournisseur-avec-discrétion, et les deux ne sont pas la même chose. La Turquie signe un accord de formation militaire avec le Niger en 2020 et approfondit la coopération après le coup d'État de 2023, signant un accord militaro-financier en juillet 2024 et s'étendant à l'énergie, aux mines et au renseignement ; le Niger a dévoilé des drones de combat turcs Aksungur et opère des TB2.[27][28] Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont tous pris des drones turcs depuis 2022, le Mali et le Burkina Faso passant au plus grand Akıncı en 2024.[29] Il existe aussi des informations troublantes, démenties par la firme et fondées sur des sources militantes, selon lesquelles la société de sécurité privée SADAT, liée à Erdoğan, aurait envoyé environ 1 100 combattants syriens au Niger.[30]
Le contraste avec la Russie est le point analytiquement important. La Turquie vend de la capacité et de la formation, mais elle n'a pas, au Sahel, installé de garde prétorienne au cœur de la présidence ni saisi de mines en paiement. Son modèle est plus léger, plus déniable, et plus compatible avec un éventuel réengagement occidental, raison précise pour laquelle il devrait moins préoccuper les planificateurs européens comme rival à expulser que comme canal avec lequel, le temps venu, composer.
VII. L'appréciation de l'Institut
Trois jugements en découlent, offerts comme appréciation de l'Institut et non comme faits.
D'abord, la stratégie turque est cohérente d'une manière dont celle de l'Occident ne l'est pas. Bruxelles et Washington présentent à l'Afrique un fagot de conditions, des instruments fragmentés et une attention fluctuante. Ankara présente une offre unique et lisible : nous commercerons, bâtirons, formerons et armerons, et nous ne ferons pas la leçon. Sur un continent las du sermon de gouvernance, cette offre l'emporte. Le désavantage de l'Occident n'est pas les moyens ; c'est la cohérence.
Ensuite, la relation d'armement est un double piège pour les alliés de la Turquie. Le TB2 a démocratisé la puissance aérienne pour des États africains, juntes comprises, qui combattent des insurrections sans grand égard pour la protection des civils. La Turquie gagne de l'influence à chaque vente ; elle acquiert aussi une responsabilité partielle dans l'usage des armes. L'Institut juge que l'exposition réputationnelle et juridique des ventes de drones sans condition ira croissant, et qu'Ankara subira une pression montante, y compris au sein de l'OTAN, pour attacher un contrôle de l'utilisation finale qu'elle a jusqu'ici évité.
Enfin, la Turquie est un membre de l'OTAN qui mène une politique africaine indépendante, et cette contradiction devient stratégiquement matérielle. Ankara arme des États que l'Occident sanctionne, médie des différends que l'Occident ne peut atteindre, et établit des bases là où l'Occident recule. Ce n'est pas de l'hostilité ; c'est de l'autonomie. Mais cela signifie que l'alliance atlantique contient désormais un membre dont l'empreinte africaine peut, à tout moment, croiser la politique alliée.
VIII. Conclusion : trois propositions à l'horizon 2028
L'Institut conclut par trois propositions opérationnelles, chacune dotée d'un indicateur pour l'éprouver.
Traiter la Turquie comme un interlocuteur de sécurité sur l'Afrique, non comme un concurrent à contenir. L'indicateur de succès serait un canal permanent de consultation OTAN-Turquie sur les déploiements et transferts d'armes africains d'ici fin 2027. Tenir Ankara pour un rival garantit la friction sans le levier ; la tenir pour un interlocuteur est le seul moyen d'influer sur ses pratiques d'utilisation finale.
Faire de l'utilisation finale des drones le cas d'école d'une norme commune. Les fournisseurs turcs, chinois et, de plus en plus, d'autres ont mis fin au monopole occidental sur les drones armés en Afrique. Une norme crédible, négociée multilatéralement, sur l'utilisation finale et le préjudice civil, qu'Ankara pourrait plausiblement signer parce qu'elle lierait aussi ses concurrents, est le plafond réaliste du dommage. L'indicateur : tout cadre commun, même minimal, convenu entre grands exportateurs de drones d'ici 2028.
Surveiller la Corne comme baromètre. La capacité de la Turquie à être simultanément fournisseur d'armes, hôte de base, partenaire énergétique et médiateur en Somalie est le test le plus clair de la capacité de son modèle intégré à changer d'échelle. Si la marine somalienne se bâtit et si la Déclaration d'Ankara tient jusqu'en 2027, la Turquie aura démontré une forme d'influence que l'Occident n'a pas égalée sur le continent depuis une génération. Si les deux vacillent, les limites du modèle apparaîtront. Dans tous les cas, l'époque où l'on pouvait classer la Turquie sous « partenaire subalterne » est révolue.
