I. De la rupture au hedging

Le point de départ est la rupture. Le 5 juin 2017, l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahreïn et l'Égypte rompent avec le Qatar et imposent un blocus terrestre, maritime et aérien, assorti de treize exigences allant de la fermeture d'Al Jazeera à celle de la base militaire turque ; Doha les rejette comme une atteinte à sa souveraineté.[1][2] La crise dure trois ans et demi et s'achève au sommet d'Al-Ula, le 5 janvier 2021, où les parties signent une déclaration de solidarité et où Riyad rouvre ses frontières.[3] La leçon que les protagonistes en ont tirée n'est pas que l'unité était rétablie. C'est que même un parapluie sécuritaire américain n'avait pas empêché la coercition intra-Golfe, et que chacun avait besoin de son propre levier.

Ce levier prend désormais trois formes, que la note examine tour à tour : l'alliance américaine, recalibrée ; la relation avec l'Iran, désescaladée ; et l'empreinte africaine et maritime, élargie.

II. L'alliance américaine, recalibrée plutôt qu'abandonnée

Les États-Unis demeurent le partenaire de sécurité indispensable, mais à des conditions que les États du Golfe façonnent de plus en plus. Le Qatar abrite la base aérienne d'Al-Udeid, plus grande installation américaine du Moyen-Orient et quartier général avancé du Commandement central, où Doha a injecté plus de huit milliards de dollars ; en mars 2022, le président Biden désigne le Qatar allié majeur hors OTAN.[4][5] Les Émirats accueillent la 380e escadre expéditionnaire aérienne américaine à Al-Dhafra, et Jebel Ali, à Dubaï, est l'escale étrangère la plus fréquentée de l'US Navy.[6][7] Rien de cela n'a été renié. Ce qui a changé, c'est que les hôtes lisent désormais la relation comme un intrant parmi d'autres, non comme une garantie, posture aiguisée par leur lecture de la réponse américaine aux attaques de 2019 contre les installations pétrolières saoudiennes et par le sentiment plus large que l'attention de Washington migre vers l'Indo-Pacifique.

Le Golfe ne demande plus seulement si l'Amérique le défendra. Il demande quoi d'autre construire, au cas où la réponse serait « pas assez ».

III. La relation avec l'Iran, désescaladée

L'expression la plus nette de cette autonomie nouvelle, c'est la détente avec Téhéran, et le fait qu'elle ait été négociée non à Washington mais à Pékin. Le 10 mars 2023, l'Arabie saoudite et l'Iran conviennent dans la capitale chinoise de rétablir des relations rompues depuis 2016 ; l'Iran rouvre son ambassade à Riyad le 6 juin 2023.[8][9] L'accord n'a pas résolu la rivalité de fond. Il en a baissé la température, et il a signalé que les capitales du Golfe géreraient leur propre voisinage, avec quelque grande puissance en mesure de produire des résultats. C'est l'ajustement stratégique le plus important de la période, car il fait tomber l'hypothèse, longtemps intégrée à la planification occidentale, selon laquelle les monarchies du Golfe seraient verrouillées à jamais dans la confrontation avec l'Iran.

IV. L'empreinte : Yémen, mer Rouge, Corne de l'Afrique

Le troisième instrument est la présence dure à l'étranger, et c'est là que les trois États divergent le plus visiblement.

Au Yémen, les Émirats rejoignent en mars 2015 la coalition conduite par Riyad contre les Houthis, puis retirent l'essentiel de leurs forces en 2019-2020 tout en gardant de l'influence via le Conseil de transition du Sud et un réseau de positions côtières et insulaires.[10][11] Une trêve négociée par l'ONU tient à partir du 2 avril 2022, expirant formellement en octobre mais survivant largement dans les faits.[12]

La mer Rouge est devenue la nouvelle ligne de faille. Après l'éclatement de la guerre de Gaza en octobre 2023, les Houthis attaquent la navigation commerciale, conduisant les États-Unis à lancer l'opération Prosperity Guardian le 18 décembre 2023.[13][14] Fait révélateur, l'Arabie saoudite reste hors de la coalition publiquement annoncée, une prudence que l'Institut lit comme délibérée, protégeant le canal de paix parallèle de Riyad avec les Houthis et sa détente avec Téhéran.[15]

La Corne de l'Afrique est l'endroit où l'ambition du Golfe est la plus physique. Les Émirats construisent une base à Assab, en Érythrée, en 2015, obtiennent une concession de trente ans sur le port de Berbera, au Somaliland, en 2016 (un projet d'environ 442 millions de dollars partagé avec le Somaliland et l'Éthiopie), et développent rapidement, en 2024-2025, la base aérienne de Bosaso, au Pount.[16][17][18] Plusieurs enquêtes allèguent que les Émirats ont utilisé ces positions pour acheminer des armes aux Forces de soutien rapide soudanaises ; un groupe d'experts de l'ONU a jugé « crédibles » de telles livraisons en janvier 2024, et Amnesty International a identifié au Darfour des armes chinoises qu'elle estime réexportées par les Émirats, allégations qu'Abou Dhabi nie catégoriquement.[19][20] L'ordre régional bascule de nouveau avec le mémorandum Éthiopie-Somaliland du 1er janvier 2024, accordant à l'Éthiopie enclavée un accès côtier et suscitant la condamnation de Mogadiscio, du Caire et d'Asmara.[21]

ENCADRÉ DÉFINITION : Le « hedging », au sens du Golfe.

Tel qu'employé ici, le hedging n'est pas la neutralité. C'est la culture délibérée de relations de sécurité multiples, parfois contradictoires, pour qu'aucun parrain unique ne détienne un levier décisif : conserver l'alliance américaine tout en rétablissant les liens avec l'Iran, courtiser la Chine comme médiatrice et la Russie comme partenaire pétrolier, acquérir une portée indépendante par les bases, les ports et les proxys. C'est une stratégie réservée aux États dotés de capital, et les fonds souverains du Golfe (le PIF saoudien et l'ADIA d'Abou Dhabi, chacun estimé autour ou au-dessus du millier de milliards de dollars) en sont le moteur financier.

V. L'argent derrière la posture

L'autonomie s'achète. L'Arabie saoudite a été en 2024 le premier budget militaire du Moyen-Orient et le septième mondial, à quelque 80,3 milliards de dollars, dans un total régional d'environ 243 milliards, en hausse de 15 % sur 2023.[22][23] Derrière les budgets de défense, les chantiers de diversification : la Vision 2030 saoudienne, lancée en avril 2016 pour réduire la dépendance au pétrole, et des fonds souverains dont les actifs (le PIF et l'ADIA proches du millier de milliards, la QIA qatarienne au-dessus de cinq cents milliards) confèrent à ces États une portée en finance, technologie et infrastructure qu'aucun arsenal seul ne procure.[24][25] Sur la normalisation avec Israël, les trois se sont séparés : les Émirats ont signé les accords d'Abraham en septembre 2020, tandis que l'Arabie saoudite tient bon, son prince héritier affirmant en 2024 qu'il n'y aura pas de relations sans perspective d'État palestinien, position durcie après octobre 2023.[26][27]

VI. Appréciation et recommandations de l'Institut

Le jugement central de l'Institut est que la politique occidentale traite encore le Golfe comme un ensemble de clients à rassurer, là où elle devrait le traiter comme des puissances moyennes autonomes avec qui négocier. Trois implications en découlent, assorties de recommandations opérationnelles pour les acteurs européens et multilatéraux.

D'abord, cesser d'intégrer une hostilité Golfe-Iran permanente. La détente de Pékin est superficielle mais réelle, et une planification qui présuppose la confrontation lira mal le comportement du Golfe dans toute crise iranienne future. Les acteurs européens devraient mobiliser Riyad et Abou Dhabi comme canaux possibles de désescalade vers Téhéran, et non seulement comme contrepoids.

Ensuite, faire de l'empreinte dans la Corne de l'Afrique une priorité de transparence, d'ici mi-2027. La dimension la plus déstabilisatrice de la puissance du Golfe est l'externalisation de ses rivalités vers le Soudan et le littoral de la mer Rouge. Les allégations crédibles de flux d'armes émiriens vers les FSR, niées, mais jugées « crédibles » par un groupe d'experts de l'ONU, justifient un mécanisme de surveillance onusien dédié et correctement doté, ainsi qu'un contrôle contraignant de l'utilisation finale des transferts transitant par les ports contrôlés par le Golfe. L'ambiguïté, ici, alimente une guerre.

Enfin, traiter les fonds souverains comme des acteurs de sécurité, non de simples investisseurs. Le PIF, l'ADIA et la QIA façonnent ports, télécommunications et infrastructures critiques en Afrique et en Europe. Tenir leurs opérations pour purement commerciales en manque le contenu stratégique ; les tenir pour des menaces ferme la coopération. Le juste milieu défendable est un cadre de transparence et de réciprocité qui admet le capital du Golfe tout en filtrant les actifs d'une réelle sensibilité sécuritaire.

Le Golfe a cessé d'attendre d'être protégé. La tâche de tous les autres est de composer avec trois États sûrs d'eux, riches en liquidités et adeptes du hedging, selon les termes qu'ils ont fixés, non selon ceux que l'Occident préférerait les voir encore accepter.