I. Ce qui est réellement parti, et quand

Le retrait ne fut pas un événement, mais une séquence, et la séquence compte, parce que chaque étape a retiré une capacité différente. La France est partie la première. Le 13 juillet 2021, Emmanuel Macron annonçait la fin de l'opération Barkhane, ce dispositif de cinq mille hommes qui ancrait la présence occidentale depuis 2014, et sa contraction en une mission allégée.[1] Le désengagement du Mali commence le 17 février 2022 ; la dernière unité française quitte le pays le 15 août 2022 ; Macron prononce officiellement la fin de Barkhane le 9 novembre 2022.[2][3] Le Burkina Faso suit. En janvier 2023, son gouvernement militaire dénonce l'accord encadrant les quelque quatre cents forces spéciales françaises de la Task Force Sabre et leur donne un mois pour partir ; les couleurs sont descendues près de Ouagadougou les 19 et 20 février 2023.[4] Le Niger ferme la marche. Après le coup d'État de juillet 2023, la France retire ses quelque mille cinq cents soldats avant l'échéance du 22 décembre 2023 fixée par la junte.[5]

Les Américains ont tenu plus longtemps, puis sont partis plus vite. Washington avait bâti son dispositif sahélien autour de la base aérienne 201 d'Agadez, plaque tournante de drones pour la surveillance saharienne. Le 19 mai 2024, les États-Unis et la junte nigérienne conviennent du départ d'environ mille militaires américains.[6] Les forces américaines évacuent la base aérienne 101 de Niamey le 7 juillet 2024, puis la base 201 d'Agadez le 5 août 2024, celle-ci avec plus d'un mois d'avance ; le retrait complet, jusqu'à l'élément de coordination de l'AFRICOM, fut achevé le 15 septembre 2024.[7] Dans le même temps, l'ONU est priée de sortir. En juin 2023, les autorités de transition maliennes exigent le retrait « sans délai » de la MINUSMA ; le Conseil de sécurité met fin à son mandat par la résolution 2690 du 30 juin 2023, et les Casques bleus achèvent leur départ au 31 décembre 2023.[8][9]

Lus ensemble, ces départs ont retranché trois choses distinctes : une capacité de frappe et de poursuite (Barkhane), une colonne vertébrale de renseignement et de surveillance (les bases de drones américaines), une présence de protection des civils et de surveillance des droits humains (la MINUSMA). L'ordre n'a rien de fortuit. Ils sont partis parce qu'on les a poussés dehors.

II. La ceinture des coups d'État et l'argument de souveraineté

Les hommes qui les ont poussés sont venus au pouvoir par les armes, et ils ont construit un langage politique autour de cet acte. Le Mali a ouvert le bal, deux fois : l'armée écarte le président Ibrahim Boubacar Keïta en août 2020, puis le colonel Assimi Goïta, après avoir présidé la première junte, prend tout le pouvoir au président de transition en mai 2021.[10][11] Le Burkina Faso convulse deux fois la même année, le lieutenant-colonel Paul-Henri Damiba renverse le président Roch Kaboré le 24 janvier 2022, et le capitaine Ibrahim Traoré renverse Damiba le 30 septembre 2022.[12][13] Le Niger boucle l'arc le 26 juillet 2023, quand la garde présidentielle séquestre le président Mohamed Bazoum et que son chef, le général Abdourahamane Tchiani, se proclame chef de la transition.[14]

La souveraineté est devenue le mot d'ordre précisément parce que la sécurité ne pouvait pas être le bilan.

Ce qui unit ces régimes n'est pas une idéologie, mais une posture. Chacun a justifié la prise du pouvoir en désignant le même échec : le partenariat avec l'Occident, vieux d'une décennie et richement doté, n'avait pas arrêté les tueries. L'argument n'est pas une invention cynique. Il a une force empirique, et c'est pourquoi les juntes ont pu conserver un soutien populaire réel dans leurs capitales alors même que les campagnes brûlent. La réplique occidentale, selon laquelle les juntes ont elles-mêmes accéléré l'effondrement, est elle aussi vraie. Les deux propositions tiennent en même temps, et l'incapacité de la politique occidentale à les tenir ensemble explique en partie son échec.

L'expression institutionnelle de la nouvelle posture, c'est l'Alliance des États du Sahel, l'AES. Le Mali, le Niger et le Burkina Faso signent la charte du Liptako-Gourma le 16 septembre 2023, pacte de défense mutuelle forgé dans la menace d'intervention militaire brandie par la CEDEAO contre le Niger.[15] Ils l'érigent en confédération au sommet de Niamey du 6 juillet 2024, annoncent leur retrait de la CEDEAO le 28 janvier 2024 et le rendent effectif le 29 janvier 2025, lançant le même jour un passeport commun.[16][17] Une force unifiée de cinq mille hommes est annoncée en janvier 2025 et donnée pour inaugurée à Bamako en décembre 2025.[18] Reste la question ouverte de 2026 : cette force peut-elle exister ailleurs que sur le papier ?

ENCADRÉ MÉTHODE : comment cette note compte la violence.

Les chiffres de victimes et d'incidents s'appuient principalement sur l'Africa Center for Strategic Studies (ACSS), institution académique du département de la Défense américain qui agrège les données d'événements liés à la violence islamiste armée en Afrique, et sur l'Armed Conflict Location & Event Data Project (ACLED). L'un et l'autre reposent sur le signalement médiatique et partenaire. L'ACSS lui-même avertit que les totaux sont « probablement sous-estimés », les juntes ayant fortement restreint le journalisme indépendant. Lorsque cette note donne un chiffre, elle en donne la source et l'année ; lorsqu'un chiffre est une estimation ou contesté, elle le dit. L'analyse de l'Institut, ses appréciations sur les causes et la trajectoire, est présentée comme jugement, non comme fait.

III. La violence n'a pas reflué. Elle s'est déplacée, et elle a crû.

Si l'argument de souveraineté reposait sur la promesse d'une meilleure sécurité, les données ne l'ont pas ménagé. Pour la quatrième année consécutive, le Sahel central a été en 2024 le théâtre le plus meurtrier de violence islamiste armée du continent, avec environ 10 400 morts, 55 % du total africain.[19] Cette violence a un auteur dominant. La filiale d'Al-Qaïda, le Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), conduite par le chef touareg Iyad Ag Ghaly, a représenté quelque 85 % des événements et des morts au Sahel en 2024 ; sa rivale, la province Sahel de l'État islamique, s'est réduite à 15 % environ, contre la moitié en 2020, tout en restant la plus active au Niger.[20][21]

La géographie de la mort s'est déplacée nettement vers le Burkina Faso, qui a absorbé 61 % des morts de la violence islamiste régionale en 2024, 6 389 tués, contre 23 % pour le Mali et un bond de 66 % au Niger après son coup d'État.[22] Le jour le plus noir survient en août 2024, près de Barsalogho, où des combattants liés au JNIM tuent environ 400 civils, probablement le plus grand massacre de l'histoire burkinabè.[23] Un mois plus tard, le JNIM frappe Bamako même : une école de gendarmerie et l'aérodrome militaire, quelque 77 militaires tués, l'avion présidentiel incendié.[24] Les capitales ne sont plus des sanctuaires.

Le feu gagne aussi vers le sud. Le Bénin a enregistré quelque 153 morts en 2024 et le bilan togolais a progressé de 45 %, l'insurrection pressant contre les États côtiers qui se croyaient à l'abri.[25] C'est le fait stratégique qui devrait le plus inquiéter Abidjan, Accra et Cotonou : la ligne de contact glisse vers le golfe de Guinée, non l'inverse.

IV. Qui a comblé l'espace

Dans l'interstice s'est glissée la Russie, d'abord Wagner, puis l'État. Les contractuels de Wagner arrivent au Mali en décembre 2021, recrutés par la junte et qualifiés, sans grande vraisemblance, d'« instructeurs ».[26] La relation est scellée tôt dans le sang : du 27 au 31 mars 2022, les forces maliennes et des personnels étrangers tuent plus de 500 personnes à Moura, dans leur grande majorité exécutées sommairement, selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme.[27] Après la mutinerie et la mort d'Evgueni Prigojine en 2023, le ministère russe de la Défense intègre l'opération à l'Africa Corps, sous contrôle resserré de l'État et du renseignement militaire.[28] Le 6 juin 2025, Wagner annonce son départ du Mali ; l'Africa Corps annonce le même jour qu'il y reste.[29] La marque a changé. La présence, non.

L'État n'a pas disparu du Sahel. Il a été loué, et le loyer se paie en or, en accès et en impunité.

La protection n'est pas venue, et le prix a été payé par les civils. L'ACSS établit qu'en 2024 les forces gouvernementales et leurs alliés russes ont tué davantage de civils sahéliens que les djihadistes, 2 109 morts en 356 incidents, en hausse de 36 % sur un an, et qu'au Mali 76 % des morts civiles ciblées étaient imputables aux forces armées et milices alliées.[30] La relation militaire s'est aussi révélée fragile sous le feu. À Tinzaouaten, sur la frontière algéro-malienne, une embuscade touarègue ouverte le 25 juillet 2024 inflige à Wagner sa plus lourde perte en une seule action en Afrique ; les bilans avancés varient fortement, de 20 à plus de 80 morts russes.[31] Un protecteur que l'on peut saigner à la périphérie n'est pas encore un garant au centre.

V. Le registre humain

Derrière le décompte des événements, une crise de déplacement que le retrait n'a en rien apaisée. En 2025, plus de quatre millions de personnes étaient déplacées au Burkina Faso, au Mali et au Niger, l'écrasante majorité, de l'ordre de trois millions, étant burkinabè.[32] Le HCR projetait que la région élargie du « Sahel Plus », incluant la Mauritanie et les États côtiers, accueillerait quelque 5,6 millions de déplacés forcés et apatrides à la fin de 2026, contre environ quatre millions en septembre 2025.[33] Ces chiffres reposent sur des bases fragiles : la plateforme officielle burkinabè n'a pas été formellement actualisée depuis mars 2023, et les nombres supérieurs sont des estimations.[32] Ce brouillard statistique est lui-même un fait de sécurité. Un État qui ne sait pas compter ses déplacés ne sait pas les protéger, et une région dont la souffrance est invisible à ses propres institutions est gouvernée à l'estime.

VI. Ce que l'Institut juge

Trois jugements découlent de ce qui précède, et l'Institut les pose comme des jugements.

D'abord, le cadrage par le « vide » est trompeur et doit être abandonné. Il n'a jamais existé, au Sahel central, un ordre imposé par l'Occident que le retrait aurait détruit ; il existait un partenariat antiterroriste qui réprimait les symptômes pendant que l'État se creusait dessous. Le retrait n'a pas créé l'insécurité. Il a levé la dernière contrainte externe sur une trajectoire déjà descendante. Une politique bâtie sur la métaphore du vide continuera de saisir le mauvais instrument, la réinsertion de la force, alors que la contrainte décisive est l'absence d'un État qui fonctionne.

Ensuite, la relation russe est une transaction, non une alliance, et elle sera réévaluée le jour où elle cessera de payer. L'Africa Corps échange des services de sécurité contre l'accès aux ressources et la protection des régimes. Tant que l'or coule et que les présidents survivent, il restera. Mais il n'a montré ni la volonté ni la masse de tenir le terrain face à une insurrection confiante, et son bilan civil corrode la légitimité même que les juntes recherchaient. L'appréciation de l'Institut est qu'il s'agit d'un modèle de stabilisation avec un plafond, et que ce plafond est désormais visible.

Enfin, le centre de gravité stratégique glisse vers le sud. Le combat décisif des trois prochaines années ne se livrera pas autour de Tombouctou ou de Gao, mais dans les districts septentrionaux du Bénin, du Togo, du Ghana et de la Côte d'Ivoire, où les institutions sont plus solides, où le littoral élève l'enjeu, et où l'insurrection éprouve les coutures. Que les États côtiers héritent ou non du sort du Sahel reste indécis. C'est là que demeure le levier.

VII. Conclusion : trois scénarios à l'horizon 2028

L'Institut n'offre ni prophétie ni réassurance, mais trois scénarios bornés pour la période courant jusqu'en 2028, avec les indicateurs qui les distingueraient.

Attrition maîtrisée (le plus probable). Les juntes se maintiennent dans leurs capitales, l'Africa Corps tient les villes et les zones minières clés, l'insurrection consolide son emprise rurale sans prendre de capitale. La violence se stabilise à un niveau élevé ; le nombre de déplacés dépasse les six millions. L'indicateur à surveiller : la force unifiée de l'AES mène-t-elle, d'ici mi-2027, une seule opération conjointe crédible dans la zone des trois frontières ? Si non, la confédération est un drapeau, pas une armée.

Percée côtière (plausible, à fort impact). Le JNIM établit des zones d'opération durables à l'intérieur du Bénin ou du Togo, non plus en razzia mais en occupation. L'indicateur : une administration djihadiste continue d'un district du nord béninois ou togolais pendant plus de quatre-vingt-dix jours. Si cela advenait, le problème stratégique cesserait d'être sahélien pour devenir ouest-africain, et l'intérêt européen (migrations, ports, infrastructures énergétiques du golfe de Guinée) serait directement engagé.

Fracture des juntes (probabilité plus faible, conséquences vives). Un retournement à Bamako, Ouagadougou ou Niamey : contre-coup, décès d'un dirigeant, ou rupture avec Moscou sur des factures impayées ou des pertes au combat. L'indicateur : tout différend public entre une junte et l'Africa Corps sur le paiement ou les pertes, du type de ceux apparus après Tinzaouaten. La fracture ne ramènerait pas l'Occident ; elle approfondirait plus vraisemblablement le désordre avant qu'un nouvel équilibre se forme.

La recommandation qui en découle est étroite et délibérément sans romantisme. Les acteurs extérieurs qui souhaitent peser devraient cesser de chercher à rentrer dans le cœur de l'AES, où ils ne sont ni désirés ni efficaces, et concentrer leurs moyens sur l'arc côtier (partage du renseignement, gouvernance des districts frontaliers, appui aux États de l'Initiative d'Accra), où les institutions peuvent encore absorber l'aide et où se décidera la prochaine phase de la guerre. L'intérieur du Sahel a choisi ses termes. La question, désormais, est de savoir si ses voisins seront contraints de les accepter.